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Alioune Badara Cissé, né en 1958 à Guet Ndar à Saint-Louis, est entré en politique en 1988. Juriste, économiste, homme de Lettres, il avait tapé dans l’œil du pape du Sopi, Abdoulaye Wade, qui ne tarissait pas d’éloges à son endroit. Avec le président Macky Sall, il a traversé plein de péripéties, bien que certains responsables de l’Alliance pour la République lui reprochent un double jeu à la veille de la Présidentielle de 2012. Homme « extrêmement indépendant », ABC, devenu médiateur en 2015, n’a jamais été reçu par le chef de l’Etat pour la remise officielle de son rapport d’activités.

C’est l’un des hommes les plus denses, d’un point de vue strictement intellectuel, de l’espace politique sénégalais. Il s’appelle Alioune Badara Cissé. Il est médiateur de la République, depuis le 5 août 2015. Une virtuose de la parole ! Polyglotte, il manie l’anglais et l’espagnol comme il maîtrise la langue de Molière, et bien évidemment celle de Kocc Barma. Très peu connu du grand public jusqu’en 2008, l’homme est pourtant loin d’être un novice en politique. Dans les années 1980, l’enfant de Guet Ndar, quartier populeux de Saint-Louis, débarque fraîchement à Dakar, après quelques années passées entre la France, l’Angleterre, l’Ecosse et les Etats-Unis où il a accumulé les diplômes. Dans la même période, précisément, en 1988, il fait une entrée triomphale dans l’arène politique. Il choisit alors le chemin le plus périlleux : l’opposition.

La rencontre avec Abdoulaye Wade en 1988

Ainsi est-il accueilli en grande pompe par le pape du Sopi, Abdoulaye Wade, au summum de la gloire. Dans une vidéo disponible sur internet, on y voit le Pater de Karim s’enflammer. Devant un parterre de responsables libéraux où l’on peut identifier des ténors dont le défunt Ousmane Masseck Ndiaye et l’ancien ministre de l’Intérieur Ousmane Ngom, il s’enthousiasmait : « Alioune Badara Cissé est un cadre type. Il a fait beaucoup d’études. Il a accumulé beaucoup de diplômes. Il a fait un troisième cycle d’Anglais et d’Espagnol. Il a fait des diplômes d’études supérieures en Economie, en Transport, et dans les domaines du Développement, de la Coopération, en Sciences politiques… ». Abdoulaye Wade ne s’est pas arrêté en ces témoignages.

Abordant le parcours professionnel de sa nouvelle recrue, il loue également le parcours professionnel remarquable de sa nouvelle recrue et s’arrête sur son dernier statut. ‘’C’est par la suite qu’il a tout abandonné pour exercer le métier d’avocat. C’est l’aboutissement de tous ceux qui veulent se mettre du côté des défenseurs de la liberté’’, ironisait le charismatique opposant, visiblement ravi. ‘’La première fois, quand il est venu pour me faire part de sa volonté de s’engager à nos côtés, je lui ai demandé son itinéraire. Il m’a dit : ‘’J’arrive de l’Ecosse, où j’étais professeur d’Anglais’’. Je lui ai répondu : ‘’Sénégalais yi vraiment ño bari mën mën’’.

Un homme extrêmement indépendant

Sur le compte d’Alioune Badara Cissé, le secrétaire général national du PDS ne s’était pas trompé. Homme affable et généreux, selon ses proches, il revendique avec une fierté saint-louisienne son indépendance d’esprit et de ton. Brillant intellectuel, Alioune, sur le champ politique, a encore beaucoup de chemin à parcourir. Du point de vue électoral, il est un nain devant quelqu’un comme le président de la République Macky Sall avec qui il a fait deux oppositions. D’abord sous les couleurs bleues du Parti démocratique sénégalais. Ensuite, sous le drapeau marron de l’Alliance pour la République.

Avec Macky Sall, il a aussi exercé un bout de chemin au sein d’un même gouvernement : d’abord, son conseiller spécial, puis son directeur de cabinet dans le gouvernement de Wade quand il était à la Primature ; ensuite, son ministre des Affaires étrangères en 2012, après la conquête du pouvoir. Ainsi était-il récompensé de sa fidélité et de sa loyauté auprès de Macky Sall, dans les moments de joie comme dans les instants de galère. Même si certains caciques de l’APR mettent un bémol dans le compagnonnage entre les deux hommes. ‘’A la veille de la Présidentielle de 2012, il n’était plus aussi engagé. Il avait un pied au PDS’’, estime un de nos interlocuteurs qui insiste qu’il aurait même été reçu par l’ancien président.

Quoi qu’il en soit, c’est d’ailleurs au MAE que vont débuter les premières grandes divergences entre les deux « ex-très proches amis » Alioune Badara Cissé, à tort ou à raison, est accusé de s’arroger trop de liberté dans le gouvernement et dans l’Alliance pour la République. A tort ou à raison, il est accusé de quitter le territoire national sans même s’en référer au chef de l’Etat. Très vite, selon certaines confidences tapies dans l’establishment, il s’est taillé un habit de vice-président. La suite, tout le monde le connaît.

Il est viré sans ménagement de son poste. Alors même qu’il était en pèlerinage à la Mecque. Dans une émission à La chaîne sénégalaise (LCS) en 2014, il disait : « Le Premier ministre (Abdoul Mbaye) m’avait appelé. Il m’avait dit : « …vous êtes en réserve de la République ». Je l’ai remercié de m’avoir informé. Mais être en réserve de la République, ce n’est bon que pour ceux qui espéraient les retrouver un jour. J’en ai parlé à mon épouse avec qui j’étais. Ensemble, on est retourné faire le Tawaf pour remercier le Très Haut ».

« J’ai été humilié »

Sans le vouloir, l’enfant de Saint-Louis, né le 16 février 1958, devenait ainsi l’un des MAE les plus éphémères de ces deux dernières décennies. S’il n’est le plus éphémère.  La pilule fut amère. Difficile à avaler pour le ‘’brillant avocat’’, le Doomu Ndar pur et dur. Lui-même le revendique, fier : ‘’Je respire Saint-Louis, je mange Saint-Louis, je dors Saint-Louis’’. Même si la ville lui a préféré Mansour Faye et Ameth Fall Braya en 2014, lors des élections locales. Désarçonné suite à son limogeage, le leader du mouvement ABC j’aime avait, en effet, entamé une tournée politique et déposé sa candidature, malgré les menaces de son mentor, Macky Sall. Des menaces qui semblaient le laissaient de marbre, suite à sa grande déconvenue qu’il a toujours du mal à digérer, selon nos sources.

A-t-il l’impression d’avoir été poignardé dans le dos ? Dans une émission de 2014, il répondait, un brin amer: « Non. Mais je pense que je méritais un tout autre sort, pour toutes ces fois qu’il (Macky Sall) a été poignardé dans le dos, que je l’ai accompagné pour l’aider à se relever. Malgré toutes les attaques dont je fais l’objet, je n’ai jamais trahi une confidence qu’il m’a faite. En mon âme et conscience, je n’ai rien à me reprocher ». C’est que Me Cissé n’était pas déchu que du poste de ministre, il l’est aussi de son perchoir de numéro 2 du parti, de sa qualité de membre du SEN, du directoire… « Humilié » selon ses propres termes, toujours lors de la même émission, le « Co-géniteur » de l’APR se contentait de devenir un militant comme tous les autres. « Dans ma hiérarchie des normes, c’est le grade le plus élevé », se résignait-il.

Dès lors, ABC, en politique avisé, prend son bâton de pèlerin pour partir sur les traces de son « ami ». Il entame ses tournées au Sénégal et à l’étranger. Les faucons montent au créneau, mais le Médiateur répond de la manière la plus ferme. « Je suis maître de mon temps et de mes moyens, affirmait-il sans ambages. Je suis un homme extrêmement indépendant, je n’attends d’instructions de personne. L’APR, ce n’est pas l’armée. ABC est un avocat, pas un militant godillot. J’ai plus de temps entre mes mains. Je suis responsable, rien ne m’empêche de faire mes tournées. Nous critiquons s’il y a lieu, nous encourageons s’il y a lieu ».

La résurrection

Malgré sa débâcle aux locales de 2014, il poursuit son ambition de bâtir son empire politique. Certains y voient même la raison pour laquelle il aurait été bombardé médiateur de la République. Poste sans grand prestige qui aurait dû le confiner entre 4 murs, comme ses prédécesseurs qui n’ont jamais osé franchir la fine ligne rouge qui sépare le devoir de réserve du droit des Sénégalais à l’information. Lui, danse merveilleusement bien à la frontière entre les deux. C’est ainsi qu’il a réussi, selon certains de ses collaborateurs, à hisser l’institution sous les feux des projecteurs, depuis 2015. ‘’Il a su repositionner l’institution en lui conférant davantage de crédit aux yeux des populations. Ce qui a sensiblement augmenté le nombre de dossiers traités annuellement’’, témoigne l’un d’eux sous le couvert de l’anonymat.

Bien que membre du parti au pouvoir, il jouit de la confiance aussi bien des membres de l’opposition que de la société civile. Au plus fort de la crise avec la majorité, l’Initiative pour des élections démocratiques n’a pas hésité à déposer sur sa table son mémorandum. Mais malgré ses performances, Alioune Badara Cissé n’a jamais été reçu par le président de la République pour la remise de son rapport annuel. Certains expliquent cet ostracisme par une volonté de lui ‘clouer le bec’. Parce que le médiateur ne peut aborder en public le contenu de ce rapport tant qu’il ne l’a pas mis à la disposition du chef de l’Etat.

Un bourreau du travail

Selon toujours ses collaborateurs, le médiateur travaille jusque tard dans la nuit. Il leur arriverait de recevoir ses mails à 3 heures du matin. « C’est quelqu’un qui aime le travail bien fait. En plus, il est respectueux de la personne humaine. Il a beaucoup fait pour cette institution ». A la Médiature, alors que ses prédécesseurs attendaient souvent d’être saisis d’un conflit pour entamer une médiation, lui n’attend point qu’on le saisisse dans certaines situations. Il en a ainsi été, en 2016, dans un différend opposant le personnel de l’hôpital régional de Saint-Louis à la Direction.

En sus de l’auto saisine, il renforce en 2017 la médiation de proximité. Il sort de la capitale pour installer des plates-formes jusqu’à Ziguinchor, Sédhiou, Kolda et Kédougou. Toutefois, s’il jouit d’une bonne réputation auprès de l’opposition, ABC entretient des rapports exécrables avec certains de ses frères de l’APR. A cause de ces difficultés, certains de ses partisans ne manquent pas de nourrir le rêve de le voir se jeter dans la mare présidentielle. Malgré son poids politique modeste.

Questionnements autour de sa candidature en 2019

La démarche majestueuse, la voix imposante, ABC est aussi élégant qu’éloquent. Momar Dieng Diop fait partie de ses plus proches collaborateurs. Coordonnateur du mouvement les Abécédaires d’Espagne, il témoigne : ‘’Au summum de sa contradiction avec des responsables de l’APR, alors même qu’on était ensemble dans un hôtel dans le cadre d’une mission, je marquais mon étonnement face à tant de méchanceté, mais lui est resté zen. Il me disait de ne pas m’inquiéter. C’est un croyant. Tout ce qu’il dit, il le fait. Voilà pourquoi je suis engagé à ses côtés’’. En ce qui concerne les déclarations qui ont récemment défrayé la chronique, qui  lui ont valu toutes sortes de reproches dans sa formation politique, notre interlocuteur jure qu’il n’est pas l’auteur des propos à lui prêtés. « C’est mal connaître le Médiateur que de penser qu’il est du genre à se débiner. Quand il dit quelque chose, il l’assume. Qu’il vente, qu’il pleuve ou qu’il neige », clame-t-il.

Ce témoignage n’est pas loin du démenti d’ABC, lui-même. Sur sa page Facebook, il reconnaît que c’est bien un de ses proches qui a été à l’origine de la lettre polémique. « Il s’est trompé de bonne foi », disait-il, non sans appeler au dépassement. Malgré la précision, en bon chef, prêt à défendre ses hommes dans n’importe quelle situation, il s’empressait de renchérir, dans un langage de vérité : « … Je suis prêt à assumer toutes vos erreurs (ses partisans), mais dans certains de vos échanges dans ce groupe, l’excès semble prendre le pas sur la mesure et la raison. Apprenons à respecter mon engagement pour la République, mes fonctions de régulateur, et mon haut sens de l’amitié qui me lie, n’en déplaise à d’aucuns, au chef de l’Etat ». Malgré ses précisions, certains responsables de l’APR restent convaincus que le Médiateur a des ambitions politiques personnelles. D’où leur demande de son exclusion.

‘’Il s’énerve vite’’

Pour certains de ses proches, Alioune Badara Cissé est un ‘’lion’’ prêt à affronter n’importe quelle adversité. La comparaison avec le mammifère, roi de la forêt ne manque certainement pas de pertinence. Par sa démarche, sa voix, son érudition, ABC force le respect. Et comme le lion qui, dans la jungle, se croit tout permis, dans l’APR, ABC se croyait tout permis, si l’on en croit certains responsables. Il n’avait pas de limite. Même devant le président de la République. « Un doomu Ndar quoi! » ironise notre interlocuteur. ‘’Il aurait fallu s’habituer au nouveau statut de président de la République. Or, on a pu observer que même l’affection, la bienveillance et la loyauté que vous dites lui témoigner sont souvent trop familières, voire infantilisantes. Aucun président digne de ce nom n’accepterait de tout devoir aux autres », lui conseillait Latyr Diop, coordonnateur de l’APR en France. C’était en 2014.

Homme rigoureux, dur à cuire, courtois et sincère en amitié, Momar Dieng Diop lui connaît un seul défaut : « Il s’énerve vite. Il n’aime pas être contrarié dans ses moments de quiétude. Bu nekkee ci jammam, il faut le laisser en paix », sourit l’attaché de cabinet. Qui ajoute : « Svp, n’ajoutez rien de plus. Sinon ses foudres vont s’abattre sur moi ».

Par Mor Amar

La rédaction Dakarmidi

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