La région de Diourbel est l’une des régions les plus pauvres du Sénégal. Malgré la réputation d’homme d’affaires tenace du Baol-baol, son terroir est loin de répondre à l’appel de l’émergence. Peut-être à l’image du pays ! La pensée économique, au-delà de quelques fondamentaux peu touchables, est en permanente évolution. Le modèle économique basée sur la production de masse de grandes industries, peu flexibles, a été largement remis en cause sous de nombreux cieux où il a montré ses limites. Chez nous, plus que partout ailleurs, ce modèle que nous avons essayé en vain d’adopter est incapable, dans la conjoncture actuelle, de nous mettre dans la voie du développement. Pourtant, nos politiques semblent s’y agripper et feignent ne pas voir l’originalité des politiques économiques dans les contrées qui, malgré les crises de ces dernières années, gardent une certaine vitalité.

LA FORCE D’UN TERROIR

Un carrefour économique

La région de Diourbel, de par sa position géographique, constitue un relais de choix pour les opérateurs économiques, un carrefour d’échanges incontournable. Le Baol-baol est généralement reconnu comme travailleur. Grands commerçants, ils gèrent de grands réseaux de distribution sur l’étendue du territoire. TOUBA, aujourd’hui pôle économique régional, est le plus grand marché de l’intérieur du pays. En effet, de nombreux opérateurs économiques des profondeurs du Sénégal viennent s’y approvisionner. Sa position de choix et la diversité de l’offre commerciale qui s’y trouve en font une pertinente alternative pour ceux qui ne voudraient pas se rendre à Dakar. Le marché de ‘‘Gare bu ndaw’’, sis à Touba, est en passe de devenir le premier marché national de produits agricoles. Il est devenu une place incontournable dans le négoce de l’arachide, du mil et autres cultures vivrières. Les négociants qui y officient sont déterminants dans la commercialisation des produits agricoles.

Des disponibilités financières

Le commerce, tel que pratiqué dans le Baol, fait des commerçants des opérateurs financièrement liquides. C’est ce qui explique la ruée des banques vers la zone. Elles y sont quasiment toutes présentes. Les nombreux établissements financiers qui y opèrent devront désormais partager le marché avec la structure de mésofinance COFINA qui reconnait le potentiel local. Cette liquidité financière, sous sa forme actuelle, permet de renflouer les caisses des Institutions financières où de grosses sommes, thésaurisées par les Baols-baols, sont transférées vers d’autres localités. Cette thésaurisation, à entendre dans le sens d’une déviation des opportunités d’investissements, renseigne tant sur les limites techniques des opérateurs locaux que sur la logique prédatrice des acteurs financiers.

Les transferts de fonds émigrés sont aussi déterminants dans les finances du terroir. En effet, la région de Diourbel est l’une des régions du Sénégal qui enregistrent le plus d’émigrés. Selon une enquête de la BCEAO publiée en 2013, la région de Diourbel est l’une des trois régions (à côté de Dakar et Louga) qui reçoivent le plus de transferts de fonds de la part des populations émigrées. Ce qui est très consistant quand on sait que selon la même enquête, le Sénégal reçoit à lui-seul quasiment la moitié des transferts de fonds émigrés vers la zone UEMOA.

La doctrine mouride

Par ailleurs la doctrine Mouride, qui fait la marque du Baol, est à la fois un facteur de dynamisme et de stabilité sociale. L’engagement et la disposition que la doctrine Mouride manifeste pour l’idéal de la communauté est la « ressource » locale qui, au-dessus de toute autre, est à même de porter le développement régional. Les valeurs de solidarité et de partage qu’elle véhicule, la place qu’elle donne au travail et à la quête du savoir, le respect qu’elle voue à l’autorité et à ses recommandations, corrélés autour d’une stratégie locale de développement pertinente, peuvent faire de la doctrine Mouride une ébauche du futur modèle économique Sénégalais.

DES ENTRAVES AU DEVELOPPEMENT DU BAOL

La chambre de commerce : l’absence d’un pilier

La chambre de commerce doit constituer un pilier dans le dynamisme économique régional. En tant que structure fédératrice des acteurs économiques locaux, elle doit les accompagner dans le renforcement de leurs capacités et dans le développement de leurs affaires. Force est de constater que la chambre de commerce de Diourbel n’existe que de nom. Elle ne semble vivre qu’à l’approche des renouvellements de ses instances dirigeantes. L’organisation qui devrait, aujourd’hui, canaliser les efforts des acteurs du terroir est dans une passiveté telle qu’elle n’offre que les services basiques. Elle ne manifeste aucun leadership lui permettant d’impulser les activités existantes ou de positionner la région comme un pôle économique compétitif.

Le potentiel économique local en pâtit. En l’absence d’une telle institution, les Baols-Baols campent dans une logique de ‘‘distributeurs’’ et s’ouvrent très peu aux innovations des petites industries pourtant en phase avec le potentiel local.

La formation : un maillon faible

Des ressources humaines de qualité sont nécessaires pour toute économie qui se veut performante. Le Baol ne pourrait faire exception. La faiblesse de l’offre de formation est un blocage au développement du terroir. A côté du taux d’alphabétisation relativement faible, l’offre de formation professionnelle est marginale quoique des groupes comme l’Institut Supérieur de management et l’Institut Supérieur d’Informatique essaient d’y remédier.

Cette offre de formation dont le Baol a tant besoin doit être inclusive. A cote du rehaussement du taux d’alphabétisation et du renforcement des capacités des Daaras, elle doit considérer les produits de l’école Arabe et des Daaras pour qu’ils puissent, ensemble, bénéficier de formations techniques adaptées au projet économique de la région et du pays. Des formations techniques axées sur la chaine de valeurs de l’industrie agroalimentaire, la menuiserie industrielle, la tannerie/cordonnerie, entre autres, trouveraient larges demandeurs dans une région qui en a besoin pour changer de cap.

Au-delà de l’Etat, les organismes locaux et des initiatives privées endogènes doivent s’approprier le combat pour la formation des ressources humaines et, par-là, le renforcement des capacités des organisations économiques locales. Ce serait une heureuse occasion pour toutes ces familles dont les enfants ont de sérieuses difficultés pour continuer leurs études à Dakar où l’offre de formation publique (principalement l’UCAD) est de moins en moins en phase avec le marché du travail.

Défaut de leadership local

Le développement est un combat qui doit être mené par des personnes engagées. Ces remparts de la cité, qui sont des hommes et des femmes, doivent manifester un leadership capable d’insuffler enthousiasme et engagement aux différentes couches de la population.

Ce leadership a longtemps manqué au Baol. Dans les différentes instances décisionnelles de la région, une certaine passiveté a toujours empêché le sursaut des populations vers l’essor socioéconomique. Les autorités et autres élus locaux qui ont eu à gérer le terroir malgré leur influence au niveau national n’ont jamais su lui en faire profiter, dans les limites de la légalité et de la décence bien sûr. Elles ont toutes raté l’occasion de conjuguer les ressources locales autour d’un idéal commun de développement.

L’absence d’un fort leadership éclairé pour porter le projet développement tire le terroir vers le bas et l’empêche de jouer le rôle capital qui devrait être le sien dans le développement du Sénégal.

POUR LE REPOSITIONNEMENT DU BAOL DANS L’ECONOMIE NATIONALE

Au moment où le concept d’émergence occupe le débat public et que le pouvoir, dans sa communication, semble résolument s’y tourner, le Baol doit se repositionner dans l’économie nationale et contribuer à la loger parmi les plus performantes du continent. Ce défi ne pourrait être relevé sans une franche implication des différentes institutions régionales dont les profils des dirigeants doivent être revus.

Cohérence des politiques locales

Dans un contexte de globalisation politico-économique, les territoires doivent disposer d’une stratégie cohérente pour s’y insérer. Ainsi, une stratégie inclusive doit mobiliser les forces vives du terroir pour harmoniser les démarches et bâtir une économie dynamique dans un climat social saint.

Les différentes organisations locales (organisations économiques et collectivités locales) doivent opérer dans un même registre. Avec l’appui de la représentation de l’ANSD (Agence Nationale de la Statistique et de la Démographie) et des services de l’ARD (Agence Régionale de Développement), un diagnostic sans complaisance s’impose pour établir un point de départ. Ces services doivent s’activer sous un leadership éclairé de l’autorité politique qui doit conjuguer l’ensemble des ressources du terroir pour dérouler une stratégie qui attribue à chaque portion du terroir, à chaque organisation, à chaque regroupement humain le rôle qui lui revient dans le combat pour le développement de la région de Diourbel. Cette stratégie doit, dans son volet économique si important, se tourner vers le changement de paradigme : Une économie hautement endogène et productrice de valeur à la place d’une économie de distribution.

Cette orientation doit être comprise et portée à tous les niveaux organisationnels et par tous les enfants du terroir qui doivent se l’approprier pour assurer son succès.

Ce changement sous-entend un repositionnement du terroir dans l’économie nationale. Un tel repositionnement ne peut être fait sans une politique marketing territorial savamment pilotée pour créer et dynamiser un « city branding », mais surtout pour rendre compétitif le terroir dans un contexte de globalisation qui entraine la volatilité des entreprises et la concurrence entre les régions.

Organiser un Système Productif Local

Le Baol, par sa ville marchande TOUBA, est un carrefour économique incontournable. La forme de l’activité économique y explique la persistance de la pauvreté et ses corolaires. L’économie régionale qui campe dans la logique de distribution n’est pas créatrice d’emploi et limite le progrès social. Il urge d’orienter les instances politique et organisationnelle vers une dynamique de production. Avec un engagement ferme de la communauté et une bonne structuration du système productif local, le Baol peut devenir un centre de production dynamique. L’implantation de la zone industrielle de TOUBA, annoncée sous le régime du président Abdoulaye WADE, devrait être, aujourd’hui, le fer de lance d’une production industrielle locale organisée autour de petites et moyennes entreprises regroupées en secteur d’activités et bénéficiant, de ce fait, des économies externes d’agglomérations. Cela permettrait de redynamiser l’agriculture dans les périphéries des agglomérations industrielles (villages) afin de fournir des intrants aux industries agroalimentaires, mais aussi de consolider la tradition artisanale reconnue au terroir.

Ce dynamisme industriel doit être bâti autour d’un tissu de petites et moyennes unités de productions souples et innovantes bénéficiant de l’appui d’une veille économique institutionnelle.

Les opérateurs économiques de la localité sont des acteurs décisifs de cette transition. Ils doivent être impliqués à tous les niveaux du processus. Pour la survie de nos valeurs et le maintien de notre stabilité sociale, la dynamique économique doit être en grande partie endogène.

A ce titre, il est normal de souligner les efforts de SERIGNE AHMADOU BADAWI MBACKE qui, avec Touba Agro-Industrie (TAI) et le Complexe Agro-Industriel de Touba (CAIT), est résolument engagé vers une économie productrice de valeur et créatrice d’emplois d’autant plus qu’il promeut la zone industrielle de Touba susmentionnée.

Financement participatif mouride

La disposition Mouride et son orientation vers le financement participatif se lisent dans son histoire et constituent un solide atout dans les perspectives de développement. Dans le repositionnement de l’économie du Baol dont Touba, capitale du Mouridisme est incontestablement le fer de lance, le financement participatif de la confrérie doit s’ouvrir à l’innovation et toucher certains secteurs stratégiques.

Cette idée ébauchée, entre autres, par notre Co-disciple Moctar SARR spécialisé en Investment Banking & Project Finance, met l’intelligentsia Mouride au service du Khalife Général pour piloter certains projets d’envergures et des investissements dont les revenus permettraient de soutenir l’éducation, la santé et le social. Ce sera une manière de réinventer la responsabilité Sociale d’Entreprise qui, aujourd’hui sous nos cieux, est tant chantée.

Avec 35% de Mourides au Sénégal, la communauté peut mobiliser 2 milliards par mois (500 F CFA par Disciples et pour 4 millions de Mourides) et 24 milliards annuellement. Une telle somme remise à la « Holding TOUBA » permettrait d’investir dans certains secteurs stratégiques comme l’énergie (Une centrale solaire de 5MW coute $11 Millions (6 Milliards CFA), la santé (Un plateau Médical de haute facture comme ASFADAR où les Sénégalais des autres régions et les habitants de la sous-région pourraient se soigner coute (17 Milliard CFA) ou la valorisation des déchets (Une unité de collecte puis transformation des déchets en énergie (7 Milliards CFA).

Une telle démarche qui pose les bases d’une économie endogène sera une heureuse occasion de joindre la conviction religieuse et la disposition qui lui est afférente au temporel.

Mouhamadou Lamine Bara LO

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