Cheikh Yérim Seck, hubris & orbi

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Les sorties de prisons sont de coutume plus discrètes que les entrées. Pour Cheikh Yérim Seck, les deux ont été d’un égal fracas. Journaliste vedette de la place dakaroise, ayant fourbi ses armes chez l’insubmersible Jeune Afrique, il s’en est revenu au pays pour dispenser son savoir et jouir au terroir de son matelas financier. Devenu patron de presse aux affaires médiatiques poussives mais aux activités économiques – apparemment et curieusement – florissantes, il a apposé, comme une marque, son nom dans la sphère des médias.

Le YérimPost.com, dernier avatar de la famille Seck, singe le concept d’Arianna Huffington ; s’il n’en a pas les lecteurs, il en a l’estampille : il est un journaliste individuel, à la rédaction monogamique, au réseau solidement tissé, au carnet d’adresse insoupçonné, qui a ses entrées dans le Dakar bourge et dans un gotha qui va de l’afro-diaspora au continent. Assez en tout de lignes sur le CV pour être élu digne d’interroger le président de la République et son challenger du Pastef, entre autres honneurs et privilèges.

Admirateurs et détracteurs du bonhomme peuvent au moins tomber d’accord sur un fait : c’est un journaliste qui compte. Il a un charisme, une aura, un peu de chien et du culot. Il présente bien comme on dit : un quadra, à la barbe poivre-sel maniaquement taillée et aux gourmettes saillantes. Il fait oublier un temps, dans cette rédemption subite, ce qu’il fut et ce qu’il fit.
S’il a bien survécu à la morsure d’honneur qu’était son incarcération pour viol, il le doit à un certain talent tout autant qu’au poids de certains de ses soutiens[[i]]url:http://www.seneplus.com/opinions/yerim-hubris-orbi#_edn1 . Sans doute devait-il à tout ce beau monde quelques dettes d’affection et de gratitude, quand il rédigea cette lettre de remerciements aux destinataires éloquents, à sa sortie de prison en 2014. Détenu modèle, même si des bruits de couloirs annonçaient sa sortie, il a bénéficié d’une clémence inexplicable. Deux années pour viol, c’est un tarif pas cher. Une forme de grâce judiciaire maquillée et négociée, possiblement en haut lieu. On ne le saura jamais. Cette liste de ses amis, où l’on retrouve le tout-Dakar, n’est pas sans causer un certain malaise à sa lecture : s’y trouvent hommes politiques de premier plan, marabouts de tout premier plan, artistes du même ordre…

Dans un exercice de gratitude, sentiment religieux que chérit la culture, le convaincu de viol donne à voir les coulisses de son emprisonnement et remercie cette famille pour la fin de son calvaire. Si l’amitié doit survivre à l’épreuve, elle ne doit pas le faire au détriment de la vérité. Sinon elle n’est plus amitié mais caution, voire complicité. Et cette liste est bien accablante pour ceux qui y sont cités.
Au Sénégal, on n’a ni une oligarchie, ni une plutocratie, mais les formes vaporeuses d’un oligopole. Il existe une caste au sommet qui se connaît, se fréquente, détient des pouvoirs décisifs ; on y débat, on y est parfois opposés, on s’y combat même quelques fois, mais en dernier ressort, comme dans un pacte de caste et un secret maçonnique, on y finit toujours dans l’union. Les politiques, les religieux, les fortunés, les leaders d’opinions et les artistes composent ce cercle fermé, qui s’enracine davantage dans le mythe de l’unité que nombre de proverbes nationaux viennent pieusement célébrer.

Cheikh Yérim Seck, au-delà de cette lettre qui a maladroitement et inconsciemment ébruité le secret, est l’un des baromètres de ce monde où la parole et l’honneur, la fidélité à des idées, à des principes, à des engagements, sont des phénomènes météorologiques changeants. Seul n’a de sens que l’harmonie du groupe que l’on met de temps en temps à rude épreuve, pour crédibiliser le scénario. L’hypocrisie prend toujours ainsi pour prétexte la courtoisie et la diplomatie. Elle s’aveugle de deux illusions : celle d’aimer tout le monde et celle d’être aimé par tous. Curieusement, dans la haute sphère à Dakar, tout le monde se fréquente avec des agents de liaisons comme Yérim.

A l’image d’un Golden boy comme l’est dans le monde économique un certain Kabirou Mbodj, il y a aussi cette impunité, ce culte de la séduction, cette mise soignée, raffinée, voire carrément tape-à-l’œil, qui signe la réussite et dont la jouissance est vue, selon le dire religieux, comme l’élection divine. Le charme opère. Les standards capitalistes mondiaux rencontrent la bénédiction locale, les filles en raffolent, les collègues mal dotés, jalousent, et dans le Dakar huppé des nuits interminables et des substances euphorisantes, les vices sont noyés dans les versets de l’aube pour reprendre la formulation de la journaliste Maïté Darnault. Yérim a un peu ce côté du mâle saint-louisien, qui se mordille les lèvres et qui s’aime à déraison. Ses fautes sont donc pardonnées, effacées. C’est hubris & orbi. L’orgueil démesuré béni par les Seigneurs de la caste.

Du côté d’Auteuil, à Paris, la rédaction de Jeune Afrique a changé depuis le départ de Yérim. Elle a rajeuni. Le journal qui a longtemps été souillé par une image affairiste – associé à tort ou à raison à la voirie de Jacques Foccart, le pilier de la France-Afrique – tente une mue. Au fait des enjeux nouveaux, du boom démographique qui renouvelle un lectorat vigilant et offensif, du vœu des populations, le journal garde son prestige d’hebdomadaire des bureaux de l’élite intellectuelle africaine et évolue. Il s’adapte, innove, même si sa ligne reste étrangement passive, d’autre diraient à dessein ou pire.

Yérim Seck y a laissé un souvenir plus ou moins quelconque. Il a été dans la maison, au plus fort des soupçons contre le journal, vilipendé pour être à la solde de quelques satrapes nourriciers. Dans la grande critique contre ce journal, Yérim Seck était déjà une des cibles, à cause de ses accointances et de ses amitiés extra-professionnelles. Chez le programmateur de l’émission Afrique Presse à TV5, on garde un excellent souvenir. Christian Eboulé le dit encore avec des étoiles plein les yeux, il a aimé inviter ce garçon plein d’allant et d’éclats.
La décennie paraît bien lointaine, car peu se souviennent de cet âge d’or de Yérim à part son hôte camerounais. Ni un talent de plume, ni une enquête majeure, pas une science de l’analyse autre que la discussion sur des hommes, ni la perpétuation à l’échelle nationale d’un type de journalisme précurseur, ne semblent venir sa rescousse. Dakaractu.com, son premier site d’information, est venu, comme beaucoup d’autres sites en ligne, congestionner un espace saturé en décrédibilisant déjà une presse agonisante.

Dès lors, les nombreuses critiques disponibles sur le Net, parfois haineuses sur le bonhomme et son journalisme « putassier de jadis » qui lui aurait assuré une vie décente et un permis de polygamie, sont à considérer avec la distance qu’il faut. Si on ne peut ni les confirmer, ni les infirmer, on peut convenir que ni à Jeune Afrique, ni à Dakarcatu, il n’a laissé les empreintes d’un journalisme modèle. Et on a du mal à imaginer des étudiants du Cesti actuellement l’avoir en modèle.
La conséquence assez logique pour lui est donc de se centrer sur lui-même, en devenant une marque dont les mérites tiennent moins dans la production que dans des amitiés bien ciblées qui lui donnent une existence et des infos de couloirs. Et puis le pays manque assez de journalistes de qualité pour que les moins médiocres ne soient pas sanctifiés. C’est dans la foulée de ce repositionnement personnel, comme une marque, qu’il écrit un livre, en gestation en prison.
Desservi par un titre et une couverture, le propos ambitionne de lister les freins au développement. Le style sans l’âpreté de Stephen Smith est gonflé de données et de chiffres, mais redevient vite un catalogue des problèmes récurrents que les sénégalais confient à chaque séance de thé. Tous les sujets brûlants sont esquivés, et sur la Casamance le manque d’enquête fragilise les hypothèses du livre. Livre scolaire, on aurait souhaité que les dix ans d’expérience à JA relevassent la saveur de l’ouvrage, mais l’on se contente d’une rédaction appliquée qui remet sur la table les éléments du café du commerce.

Tout perfectible qu’il soit cependant, le livre est une bonne mesure de l’homme et peut être considéré comme une contribution au débat national. Le journalisme sénégalais produit peu pour que l’on se félicite des livres, même de ceux sans épaisseur. La prison est une accoucheuse peu douée.

Chez les rappeurs, les terroristes et curieusement les hommes politiques sénégalais, la case prison est perçue comme un passage qui accélère la virilité et le destin. Idrissa Seck y a cru en se croyant l’héritier de Wade. Fortunes diverses. La pénitence forge l’endurance mais peut accroître la bêtise. Yérim Seck le dira dans sa lettre, avoir appris. Dans un acte de contrition habituel chez les libérés, le propos larmoyant côtoie les grandes résolutions.
Des mois plus tôt, dans ce tribunal de Dakar où il était accusé de viol sur une jeune fille, il plaidait la relation consentie. L’auberge où avait lieu le drame était devenue le lieu secret où l’on partait en pèlerinage par savoir ce qui s’y était véritablement passé. Je m’étais adonné un à exercice pour imaginer le scénario, des années plus tard, et je dois confesser que je ne sais toujours rien de ce qui s’est passé dans cette chambre.

Dans le procès-verbal, des phrases hilarantes et tragiques de l’accusé peuplent le fascicule judiciaire. Sans doute était-il au fait de ce que le viol n’a jamais été défini, et presque jamais été puni au Sénégal, ce qui lui donnait une chance. La justice est faible face aux croyances populaires ancrées. Même si le journaliste a théoriquement purgé sa peine, il reste un goût d’inachevé. Sa victime, jeune fleur à jamais sabrée, a disparu des radars, condamnée à la solitude comme nombre de femmes. C’est à elle qu’on pense quand on lit la lettre de remerciements de son bourreau. Toute l’indécence de l’hubris presque béni par le ciel.
Des mille et un échecs du féminisme au Sénégal, l’éloignement des femmes de pouvoir du champ féministe est le plus incroyable. On ne doit pas s’arrêter à l’affaire Yérim, ou bien plus récemment à l’affaire Songué, pour entendre que le viol serait « provoqué » par les tenues de la femme. Songué s’est hélas fait porte-parole d’un propos pas si souterrain que ça, où la culpabilité des femmes est d’office entérinée.

Le conditionnement moral, religieux, traditionnel, est si fort que victimes et coupables, elles sont. La majorité écrasante des cas de viol n’est pas instruite. Etouffées ou niées, prière aux femmes d’aller prier. Le procès de Yérim aurait pu être un déclencheur, le moment où le féminisme renaît. Toutes les zones grises du consentement doivent profiter à la violée. Et si la justice a abouti au viol, c’est qu’il y avait eu bien quelque chose. Comme l’amorce d’un rêve de justice.
Si la lettre de Yérim a été si indécente, c’est que Yérim avait joué contre sa caste, et se réconciliait avec elle. Il a violé une femme dont le père s’y connaissait en droit. Il était bien introduit aussi dans la bonne société. La querelle se jouait dans cette sphère lointaine que les gamines de Foundiougne abusées n’atteindront probablement jamais. C’était le drame national à huis-clos dans une auberge entre une intouchable et un intouchable. La prison, avec traitement de faveur, était donc le compromis, l’équilibre judiciaire à monter entre le sutureu & le masla.

Yérim arguera qu’il est un père de famille modèle, aux femmes sublimes. Et il aura raison. Mais le flux national, hormonal et séminal est précoce au pays. La séduction des hommes de pouvoir reste faite d’intimidation et de corruption. C’est bien pourquoi, la virilité y est souvent le masque de frustrations qui se venge par la domination et la violence.
Si l’affaire n’a pas engendré de jurisprudence pour les classes populaires, c’est qu’elle était un conflit entre intouchables. Intouchables dont l’identité nous a été livré par Yérim dans sa liste. Voilà la bizarrerie de la caste des intouchables : en Inde on subit la tradition et ses décrets ; au Sénégal on s’en affranchit en les célébrant.

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