Christophe Bigot, ambassadeur de France au Sénégal : « le Franc Cfa est un avantage très fort pour les économies d’Afrique de l’Ouest parce qu’il leur offre la stabilité »

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Christophe Bigot, ambassadeur de France au Sénégal : "le Franc Cfa est un avantage très fort pour les économies d’Afrique de l’Ouest parce qu’il leur offre la stabilité"

Venu rendre une visite de courtoisie au quotidien national « Le Soleil », vendredi dernier, l’Ambassadeur de France au Sénégal s’est entretenu avec la rédaction centrale sur la campagne et l’élection française, les questions de sécurité et de terrorisme ainsi que sur le partenariat entre son pays et le Sénégal et la découverte du pétrole et du gaz au Sénégal. A l’occasion, Christophe Bigot qui a indiqué que la France est de très loin toujours le premier partenaire du Sénégal, a aussi souligné que les grands enjeux pour la production du pétrole et du gaz, est que la part sénégalaise soit significative, au-delà des questions de redevances.

Excellence, on s’achemine vers l’élection présidentielle française avec une campagne électorale très animée. Qu’est-ce que cela vous inspire ?

Vous suivez, comme moi, l’élection en France. Car, je remarque  que  les Sénégalais connaissent la France bien plus que nous connaissons le Sénégal. Effectivement, la campagne électorale est assez originale dans la mesure où les avis des experts successifs ont plutôt été contredits jusqu’à présent. Par ailleurs, et ce qui est plus intéressant, au-delà des rebondissements de cette campagne, il y a une offre politique plus diverse et plus variée que d’ordinaire. Il existe aussi une plus grande volatilité des électeurs qui peut s’expliquer à la fois par la plus grande variété de l’offre et par le contenu des logiques peut-être un tout petit peu moins marqué, un peu moins clivant que souvent. Je crois que les individus se déterminent, aujourd’hui, de manière de plus en plus individuelle. Autrefois, en France, à travers la région, le métier ou les parents, on pouvait déterminer le vote dans un mois, trois ans, dix ans voire vingt ans. Cette élection retrace donc assez bien ce phénomène d’individualisation des votes, de volatilité  des votes et des offres politiques assez riches. Toutefois, je ne suis pas en mesure de vous dire qui va gagner l’élection et je m’en garderai bien.

Par rapport au partenariat avec le Sénégal, pensez-vous que le vote peut changer les choses ?

Je n’ai pas l’impression que les relations avec l’Afrique en général, le Sénégal, en particulier, étaient un élément de débat dans la campagne électorale. Des candidats connaissent l’Afrique mieux que d’autres. Certains même, en l’occurrence Benoit Hamon, a fait ses études aux Maristes. Il a donc une connaissance plus précise, plus approfondie du Sénégal. C’est son expérience personnelle, sinon en termes de programmes politiques, il est évident que s’il y a des candidats qui mettent l’accès sur l’immigration, le terrorisme, d’autres ciblent le volet développement. Je ne pense pas qu’il y ait des variations très fortes dans les relations, même si les sensibilités peuvent être différentes. En France, il y a une très grande forme de continuité de l’Etat. Les administrations jouent un rôle essentiel. La politique de la France, en Afrique, est le fruit des discussions menées avec tous les experts en France (le ministère de la Défense, le Quai d’Orsay, l’Afd…). C’est dire que je ne m’attends pas à des changements significatifs dans la relation entre la France et l’Afrique.

Comment interprétez-vous l’absence du Sénégal du G5 Sahel ?

Je rappelle que la France n’est pas membre du G5 Sahel. Le groupe comprend la Mauritanie, le Mali, le Burkina Faso, le Tchad et le Niger. Il est clair que nous trouvons toutes les initiatives de coopération régionale essentielles parce qu’elles permettent de traiter des problèmes de terrorisme dans cette région. Cette coopération s’exerce aussi bien en termes de renseignements pour prévenir, en amont, arrêter et détecter. Autant dire que c’est important de coopérer, cela d’autant plus que les frontières ne doivent pas être des obstacles. Surtout qu’elles ne le sont pas, malheureusement, pour les jihadistes. Elles ne doivent donc pas l’être à l’action des Etats. Par ailleurs, la coopération favorise la mutualisation des moyens, des équipements et des formations. Si nous soutenons les initiatives de coopération, toutefois les formats sont définis par les Etats. En tout cas, nous soutenons la coopération régionale car nous estimons que c’est un instrument essentiel aussi bien sur le plan du renseignement que sur le terrain. Par exemple, c’est la Cedeao qui a fait comprendre à M. Jammeh qu’il était temps de quitter le pouvoir. Cela est un exemple remarquable de coopération régionale. La France essaie même de promouvoir des écoles nationales à vocation régionale comme c’est le cas à Thiès, avec l’école d’Infanterie qui a une vocation sous-régionale. Des soldats du Burkina, du Mali ou ceux d’autres endroits viennent s’y former pour apprendre le métier de l’Infanterie.

Pour le G5 Sahel, c’est aux 5 Etats membres et au Sénégal qu’il faut poser la question. C’est à eux de dire s’ils ont envie de changer ou non le format. En tout cas, au Mali, dans la Minusma, le contingent sénégalais est très important. Il devait y avoir une deuxième force de réaction rapide sénégalaise dans la région de Mopti. Le Sénégal joue un rôle très significatif dans la stabilisation du Mali. La France qui y est présente, à travers « Barkhane », est réellement très heureuse de travailler avec le contingent sénégalais sur le terrain. Au Mali, se joue l’avenir de la région. Car, il ne s’agit pas simplement de la lutte contre le terrorisme, mais également de la stabilité du pays et de l’ensemble de la région.

Pensez-que le Sénégal a les moyens de se défendre tout seul contre le terrorisme?

Il faut savoir qu’il n’y a pas de sanctuaire sur la planète. La lute contre le terrorisme doit donc être mondiale et reposer sur la coopération entre les Etats, entre les services de renseignements, les polices, les gendarmeries et les armées. Au Sénégal, nous avons régulièrement des exercices, parce qu’il faut, sans cesse, se former, imaginer tous les cas de figure. D’ailleurs, je constate que le Sénégal est l’un des pays les plus importants en termes de participation aux opérations de maintien de la paix. Il est le septième fournisseur de troupes du monde. Cela est extrêmement important. Bien avant la crise au Mali, le Sénégal avait donc une politique de participation au maintien de la paix. Il a compris qu’on ne peut pas se désintéresser sur ce qui se passe sur la planète. Même par pur égoïsme, il faut veiller, il faut être vigilant.

D’après certains, la France reste le premier partenaire du Sénégal, alors que pour d’autres, c’est la Chine. Qu’en est-il exactement ?

Cela dépend des critères que vous utilisez. Je pense que la France est de très loin toujours le premier partenaire du Sénégal, si l’on se fie aux investissements faits par les entreprises françaises au Sénégal. La France compte 10 000 étudiants sénégalais. Lorsqu’on parle de partenariat, on pense toujours à l’économie. Or, me semble-t-il, le premier élément d’un partenariat, c’est bien le lien entre les peuples, entre les personnes. Je suis fier qu’il y ait  10 000 étudiants sénégalais en France et je souhaite que ce nombre s’accroisse. Avec le consulat et avec Campus France, on a réfléchi aux moyens d’accroître le nombre d’étudiants sénégalais en France, en facilitant les procédures d’inscription dans les universités françaises et de délivrance de visas. Si vous regardez l’histoire, cela va de soi. L’avenir est aussi positif. Des entreprises qui, il y a quelques années, ont montré moins d’intérêt, sont actives aujourd’hui parce qu’elles voient des facteurs de croissance. Il s’y ajoute que les relations sont anciennes. 350 ans d’histoire, ce n’est pas rien. Le Sénégal est un pays ouvert au monde. Je ne sais pas pourquoi on fait une fixation sur la Chine. Vous pourrez me parler aussi du Maroc, de la Turquie, de l’Arabie Saoudite, des Usa, de l’Inde, du Nigéria qui sont également très actifs au Sénégal. Il faut s’en féliciter. Cela veut dire que beaucoup d’investisseurs, de partenaires s’intéressent à ce pays. C’est vrai qu’il y a eu une époque où seuls les Français investissaient au Sénégal. Si l’on est plusieurs, c’est mieux pour le Sénégal, c’est mieux pour tout le monde.

Dans le pétrole et le gaz, et il n’y pas d’entreprises françaises, en tout cas dans l’exploration, pourquoi ?

Vous avez effectivement une société américaine et britannique. Très franchement, si Total avait été dans l’aventure, j’aurais été également très heureux. Il appartient aux deux sociétés présentes de définir leur partenaire. Je suppose que Total comme d’autres, ont dû manifester leur intérêt. L’évaluation des champs, des conditions financières et techniques ont fait, qu’aujourd’hui, Total n’est pas partie prenante de ces deux aventures. Je sais que ses responsables ont d’autres projets. Vous avez pu noter, lors de la visite du président Macky Sall, qu’un accord a été signé entre Total et le Sénégal. Il veut maintenant s’intéresser au volet exploration. C’est aussi la stratégie des sociétés. Total agit comme une société tout à fait indépendante et elle a privilégié l’exploration sur la production.

En termes de formation aux métiers du pétrole, il n’y a pas de filières spécifiques dédiées au Sénégal. Que peut-on attendre de la France ?

J’ai visité l’Ecole polytechnique de Thiès et celle de Dakar. Je suis d’accord avec vous. Je considère d’ailleurs que le grand enjeu pour la production du pétrole et du gaz, c’est que la part sénégalaise soit significative. Cette part ne doit pas concerner simplement la question de la redevance, celle de savoir où seront les installations, ni de savoir quelle sera la part du pétrole et du gaz dédiée à la consommation interne, encore moins la part qui sera consacrée à l’épargne et au fonctionnement. Ces débats sont importants et méritent des réflexions très sérieuses qui,  j’en suis sûr, seront menées par les autorités sénégalaises pour créer des formations si l’on ne veut pas que du personnel uniquement expatrié sur le terrain. Il faut donc former ces personnels. Et dans la visite du président Macky Sall, il a pu se rendre à l’Institut français de pétrole (Ifp) et a conclu un accord. Ce qui est convenu, c’est qu’il y ait des échanges avec notamment le Cos-petrogaz pour définir ce que pourrait être la contribution de l’Institut français de pétrole en termes de formation.
Il y a eu, depuis décembre, beaucoup d’échanges. Il appartient à l’Ifp et à Cos-petrogaz de définir les termes de cette coopération. Pour ce qui est du Sénégal, c’est un enjeu essentiel. Il y a beaucoup d’autres points qui doivent être aussi regardés très précisément. L’un d’entre eux concerne le volet formation-participation des ressources humaines à cette aventure. Une partie de l’opinion publique africaine manifeste, de façon régulière et dénonce, aujourd’hui, le Franc Cfa. Qu’en dites-vous ?

Je pense que le Franc Cfa est un avantage très fort pour les économies d’Afrique de l’Ouest parce qu’il leur offre la stabilité. C’est important, en termes d’économie, de savoir la valeur de votre monnaie, pas simplement à 3 mois, 6 mois, mais sur la longue durée et cela offre aussi une capacité d’actions sur l’ensemble de la région. Ensuite, c’est un débat politique qui appartient aux membres de la zone-franc. C’est à eux de se prononcer, mais pas moi. En tout cas, sur le plan économique, je crois que c’est l’avis de la plus grande partie des économistes qui ont étudié le sujet. Ils ont mis en avant la stabilité, l’élément régional et ont considéré que c’était un facteur de croissance. D’ailleurs, aujourd’hui, en Afrique, parmi les régions qui connaissent une forte croissance, on trouve l’Afrique de l’Ouest.

Cependant, comme tout dispositif, le Franc Cfa peut être amélioré, et là encore, il appartient aux États de voir si telle ou telle amélioration peut-être apporter quelque chose au mécanisme. Je peux vous assurer que rien n’est thésaurisé nulle part. Il s’agit simplement d’un mécanisme de garantie***. Je trouve que le Franc Cfa est un outil assez unique dans la région. Évidemment, chaque État a un regard sur le Franc Cfa qui est différent. C’est la même chose dans la zone Euro. Les États n’ont pas les mêmes structures économiques ni la même histoire. Ce débat est vivant. Mais encore une fois, il faut regarder, me semble-t-il, quels sont les intérêts en termes économiques, quel est le bilan en termes d’avantages comparatifs. Il me semble que le bilan est très clairement positif.

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