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Abdoulaye Wade, 91 ans, reprend du service (ici lors d’un meeting, le 21 novembre 2014).

Le projet d’alliance électorale entre l’ex-président Abdoulaye Wade et le maire de Dakar, Khalifa Sall, a fait pschitt. L’opposition part donc aux législatives en ordre dispersé. Pour le plus grand bonheur de la coalition présidentielle.

Ils n’ont pas rompu le jeûne ensemble. Ce dimanche 28 mai, deuxième jour du mois de ramadan, aucun d’entre eux n’a souhaité s’éterniser dans les bureaux dakarois de Malick Gakou, le président du Grand Parti, alors que le soleil allait bientôt plonger dans l’océan. Plusieurs heures de palabres n’ont une fois de plus rien donné. Les responsables des différents partis d’opposition s’en sont donc allés bredouilles, chacun de son côté, sans être parvenus à s’accorder sur le nom de la personnalité qui conduirait la liste nationale de Manko Taxawu Sénégal, leur grande coalition en gestation, aux élections législatives prévues le 30 juillet.

Alors qu’approchait la date butoir pour le dépôt des candidatures (le 30 mai), cette réunion chez le « facilitateur » Malick Gakou, désigné pour tenter de préserver l’unité des troupes, était celle de la dernière chance.

Elle n’aura finalement pas permis de déboucher sur le consensus souhaité par les deux principales forces de l’opposition, qui se disputaient le leadership de cette coalition : le Parti démocratique sénégalais (PDS), toujours dirigé par Abdoulaye Wade, et Initiative 2017, qui rassemble les partisans de Khalifa Sall, le maire de Dakar, inculpé de détournement de deniers publics et incarcéré depuis le mois de mars.

Implosion

Dès le lendemain, 29 mai, les responsables du PDS et leurs alliés entérinaient l’implosion prévisible de l’éphémère Manko Taxawu Sénégal. Réunis en petit comité à l’abri des regards, Oumar Sarr, le secrétaire général adjoint du PDS, Mamadou Diop Decroix, le leader d’And Jëf-PADS, Pape Diop, fondateur de Bokk Gis Gis, et Mamadou Lamine Diallo, du mouvement Tekki, se mettaient d’accord pour lancer leur propre liste.

Après leur avoir donné son feu vert par téléphone depuis Versailles, où il réside principalement depuis son départ du palais de la République, l’ex-président Abdoulaye Wade, qui fêtait le même jour ses 91 ans, était désigné comme tête de liste nationale de cette nouvelle formation de circonstance, baptisée Coalition gagnante Wattu Sénégal.

En face, les partisans du maire de Dakar mettaient sur pied leur propre alliance, qui conserve le nom de Manko Taxawu Sénégal, avec Idrissa Seck, le président de Rewmi, et de Malick Gakou, faisant de Khalifa Sall leur tête de liste nationale. À l’arrivée, après deux mois de négociations, une opposition divisée, pour le plus grand bonheur de la coalition présidentielle Benno Bokk Yakaar, plus que jamais favorite pour ce scrutin.

Un consensus qui paraît difficile

Un pronostic qu’admettent à contrecœur, sous le couvert de l’anonymat, certains cadres du PDS et les partisans de Khalifa Sall, qui imaginaient il y a encore quelques semaines pouvoir imposer une cohabitation à Macky Sall jusqu’à la prochaine présidentielle, en 2019.

« Unis, nous avions des chances de remporter la majorité. Maintenant que nous sommes divisés, cela sera très difficile, pour ne pas dire impossible », glisse un proche du maire de Dakar. Comme la plupart des responsables de l’opposition, celui-ci déplore ce mariage avorté mais affirme que l’échec était inéluctable tant chacun a campé sur ses positions tout au long des discussions.

De consensus entre les deux camps rivaux, il semble en effet n’avoir jamais été question. Durant les jours qui ont précédé l’ultime réunion au siège du Grand Parti, les ténors de l’opposition ont multiplié, en vain, coups de fil et conciliabules à travers la capitale sénégalaise pour tenter de déboucher sur un compromis.

« Nous avons tourné en rond autour de la question de la tête de liste nationale sans que personne ne fasse jamais un pas vers l’autre », résume Mamadou Diop Decroix, qui a été au cœur des négociations.

Plusieurs membres de notre parti ont fait de la prison mais cela n’a jamais été un critère pour diriger une liste électorale

D’un côté, les soutiens du maire de Dakar, qui estiment que le premier rôle ne saurait échapper à leur champion en raison de sa position de frondeur au sein du Parti socialiste (allié au gouvernement), de la bonne image dont il bénéficie dans l’opinion et surtout du symbole qu’il représente depuis son incarcération, le 7 mars.

De l’autre, les tauliers du PDS, qui refusent que leur statut de principal parti d’opposition – avec douze députés élus aux législatives de 2012 – soit remis en question par ces nouveaux venus sous prétexte du placement en détention de leur leader.

« Plusieurs membres de notre parti ont fait, eux aussi, de la prison depuis l’élection de Macky Sall. Mais cela n’a jamais été un critère pour diriger une liste électorale », s’indigne un baron du PDS, qui moque les « prétentions irréalistes » de ses challengers.

Échanges interposés

Aux « khalifistes » intransigeants, les responsables du parti libéral avaient proposé ce scénario : désigner Oumar Sarr, plutôt qu’Abdoulaye Wade, comme tête de liste nationale et leur réserver sur cette liste plusieurs places de choix, en échange de quoi Khalifa Sall mènerait la liste départementale à Dakar – où sa popularité est censée faire la différence.

Rien n’y a fait. En coulisses, chacun a cherché à faire prévaloir son intérêt. Selon un lieutenant du maire de Dakar, Karim Wade se serait ainsi dépensé par téléphone, depuis le Qatar, où il est exilé, pour que le PDS ne lâche pas prise.

Depuis sa cellule, dans la prison dakaroise de Rebeuss, Khalifa Sall a lui aussi fait entendre sa voix par lieutenants interposés. Fin mai, il s’est ainsi entretenu à plusieurs reprises avec des membres de sa garde rapprochée, comme son directeur de cabinet, Bira Kane Ndiaye, ou encore Moussa Tine et Moussa Taye, ses conseillers politiques, pour leur donner ses instructions.

À tous, l’édile socialiste de la capitale a fait passer le même message de fermeté : « Tout doit être fait pour préserver l’unité de la coalition mais il est hors de question de céder la tête de liste nationale au PDS ! »

Un discours repris à la lettre par ses différents émissaires, à commencer par Saliou Sarr, qui s’est opposé, lors de la réunion du 28 mai chez Malick Gakou, à voir quelqu’un d’autre que Khalifa Sall diriger la liste nationale de l’opposition.

Pactiser

Pour plusieurs observateurs, la dislocation de Manko Taxawu Sénégal dans la dernière ligne droite n’est pas une surprise. Selon l’un de ses confidents, Oumar Sarr affirmait en privé, dès la fin de 2016, que le PDS n’avait pas intérêt à prendre part à une telle coalition car il verrait automatiquement le nombre de ses candidats en position éligible s’amenuiser au profit de ceux issus de partis alliés.

En interne, plusieurs députés du PDS ne cachaient pas leur opposition au projet, n’ayant aucune envie de céder leur siège de député en raison d’une quelconque alliance électorale. Quant aux frondeurs du Parti socialiste, certains parmi eux ont mal vécu le fait de devoir pactiser avec la formation d’Abdoulaye Wade, contre qui ils s’étaient vigoureusement battus lors de la campagne présidentielle de 2012.

Macky Sall doutait que cette coalition puisse tenir jusqu’aux élections

« Finalement, beaucoup d’entre nous sont soulagés car ils ne comprenaient pas cette alliance opportuniste et totalement contre-nature avec le PDS », explique-t-on dans l’entourage du maire de Dakar. « Dans la mesure où nous n’avons pas réussi à nous mettre d’accord sur la tête de liste, comment aurions-nous fait, une fois élus, s’il nous avait fallu composer un gouvernement et appliquer un programme politique commun ? » conclut un intime d’Abdoulaye Wade.

Dans les couloirs du palais présidentiel, le délitement de Manko Taxawu Sénégal n’est pas pour déplaire. « Macky Sall craignait un regroupement de l’opposition face à lui, même s’il doutait que cette coalition puisse tenir jusqu’aux élections », explique Madiambal Diagne, le directeur du Quotidien. Pour faire face à la menace, le chef de l’État se serait donc employé, au cours des dernières semaines, à appliquer le vieil adage du « diviser pour mieux régner ».

Macky Sall serein

Beaucoup considèrent ainsi que son entourage aurait favorisé la « neutralisation » de l’ancien libéral Abdoulaye Baldé, député et maire de Ziguinchor (Casamance), et d’Aïssata Tall Sall, députée socialiste frondeuse et maire de Podor (Nord). Chacun d’eux vient en effet de lancer sa propre coalition électorale en se revendiquant « ni de la majorité présidentielle ni de Manko Taxawu Sénégal ».

Selon ses proches, Macky Sall est serein et confiant en ses chances de victoire. Il aurait aussi esquissé un sourire narquois en apprenant qu’Abdoulaye Wade, son mentor en politique avant de devenir un rival, reviendrait le défier à l’occasion des législatives. Tandis qu’un ministre considère que la candidature du nonagénaire est du « pain bénit » pour la majorité, une source à la présidence y voit l’occasion de « régler une bonne fois pour toutes [les] comptes avec Wade ».

Toujours reclus en région parisienne mais attendu d’une semaine à l’autre à Dakar, l’infatigable ex-président reste mutique sur les raisons de ce retour dans l’arène politique à 91 ans pour y livrer un combat qui semble mal engagé.

« C’est nous qui avons fait appel à lui pour qu’il vienne galvaniser les troupes, assure Me El Hadj Amadou Sall, son ancien ministre de la Justice. À titre personnel, il n’a rien à y gagner : il le fait parce que la situation du pays l’exige et parce qu’il a toujours dit qu’il se battrait jusqu’à son dernier souffle. »

« Notre but est de faire bouger les lignes de l’échiquier politique »

Difficile aussi de ne pas y voir une soif de revanche de la part de « Gorgui », qui rêverait d’imposer une cohabitation à Macky Sall pour ses deux dernières années de mandat, et dont le fils Karim a été officiellement désigné pour être le candidat du PDS en 2019.

Dans la garde rapprochée de Khalifa Sall, là aussi, les arrière-pensées se dissimulent à peine. Les proches du maire entendent faire de sa libération leur principal thème de campagne. En cas de score élevé de leur champion, ils veulent croire que son maintien en détention deviendrait délicat pour le pouvoir. Au-delà de sa situation judiciaire, le maire de Dakar joue gros en prévision de la présidentielle de 2019.

Présenté comme l’un des plus sérieux challengers de Macky Sall – même s’il n’a jamais confirmé son intention d’être candidat –, Khalifa Sall ne dispose pour l’instant ni d’un parti ni même d’un groupe parlementaire à l’Assemblée nationale, contrairement à ses rivaux du PDS.

« Notre but est de faire bouger les lignes de l’échiquier politique et de nous imposer comme la première force d’opposition afin d’incarner la seule alternative crédible en 2019 », explique un collaborateur de Khalifa Sall, qui espère obtenir entre 25 et 30 sièges sur les 165 que compte l’hémicycle.

Encore faudra-t-il remporter la bataille de Dakar – dont la région totalise 4 départements et 17 députés –, l’un des enjeux majeurs de ces législatives. Un combat incertain pour un candidat emprisonné.

 


Macky Sall recadre ses troupes

Les investitures aux législatives auront aussi provoqué des remous dans les rangs de la coalition présidentielle Benno Bokk Yakaar (BBY). Le renouvellement des députés de la majorité souhaité par Macky Sall a en effet engendré tensions et frustrations dans son propre camp.

Le parti présidentiel, l’Alliance pour la République (APR), a notamment dû composer, afin de consolider leur alliance, avec les exigences de ses deux principaux partenaires : le Parti socialiste (PS) d’Ousmane Tanor Dieng (le président du Haut Conseil des collectivités territoriales) et l’Alliance des forces du progrès (AFP) de Moustapha Niasse (le président de l’Assemblée nationale). Face aux convoitises, le président de la République a dû taper du poing sur la table pour régler certains cas litigieux.

Il a aussi exhorté ses troupes à l’unité et mis en garde les dissidents tentés de rejoindre des listes non investies par BBY. Un des symboles les plus marquants de ces méconten­tements internes, dans le camp présidentiel, est le cas de l’ancienne Première ministre Aminata Touré. Alors qu’elle espérait être nommée à la tête de la liste nationale, c’est son successeur, Mahammed Boun Abdallah Dionne, qui a été investi.

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