SIDY LAMINE NIASSE, PRESIDENT DU GROUPE DE PRESSE WALFADJRI: «J’ai fait un choix que j’assume»

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Profitant de la publication de son dernier livre, l’équipe de times24.info s’est entretenue avec le patron du groupe de presse Walfadjri, Monsieur Sidy Lamine Niasse. Dans cet entretien exclusif, l’arabisant étale toute sa vision sur les lancinantes questions du développement de l’Afrique. Il revient aussi sur ses relations avec Idrissa Seck, avec le régime du président Macky Sall, mais aussi avec son groupe de presse qui existe depuis plus de trois décennies. Les questions sur la parité entre la langue française et l’arabe au Sénégal ont été également soulevées. Entretien…

sidy-lamine-niasse Times24 : Qu’est-ce qui a motivé la publication de votre dernier ouvrage et pourquoi aujourd’hui ?

Sidy Lamine Niasse : le Groupe Walfadjri, qui existe plus de 30 ans, a pour mission de faire de l’information avec comme support la presse écrite et audio-visuelle, mais aussi avec l’édition. C’est avec l’édition qu’on fait paraître des livres. En 1996, nous l’avions fait avec des livres sur mon père, à partir de ses manuscrits. Comme nous sommes une voix des sans voix, on aime faire revivre des choses qui avaient été mises de côté. En 1997, nous avons aussi édité un autre manuscrit, celui d’El Hadj Omar Foutiou Tall. En 1999, nous avons édité des poèmes composés par feu le khalife général des tidianes El Hadj  Mansour Sy. Aujourd’hui, on a d’autres livres et manuscrits de mon père. En ce qui me concerne, j’ai écrit un livre intitulé Un intellectuel africain entre religion et politique. C’est pour vous dire que cette publication fait partie des vocations du groupe Walfadjri, c’est-à-dire l’édition de manuscrits et aussi d’écrits parmi lesquels j’ai cinq ouvrages. Mon livre L’intellectuel africain vise d’abord l’arabisant qui quitte sa contrée, l’Afrique, pour le monde arabe, son rêve de retrouver son paradis. Mais quand il y arrive, il trouve une situation tout à fait normale. Il a tout de suite la nostalgie de rentrer chez lui. Et quand il revient, il est adulé, vu comme celui qui vient du Moyen-Orient, le pèlerin. Donc il est soit ange, soit diable. Là-bas, il est diabolisé, mais chez lui, il est déifié en quelque sorte. Et quand il regarde les systèmes politiques en place, il ne trouve que diminution. Des gens qui ne font que copier l’Occident sur le plan politique, sur le plan économique, sur le plan social, sur le plan culturel. Et donc quand on lui parle d’institution, culturellement, il ne peut pas l’accepter. Parce qu’en réalité, un imitateur ne peut pas être un chef.

Un de votre cheval de bataille est l’instauration de la parité français-arabe au Sénégal. Pourquoi un tel combat ?

Les raisons sont nombreuses. D’abord, l’histoire et la géographie. L’Arabe, c’est l’Africain. La majorité des Arabes sont des Africains, en partant de la Mauritanie jusqu’en Egypte. L’arabe est une langue africaine avec des africains. Ensuite, ce n’est pas une langue étrangère, ce n’est pas non plus une langue d’occupation comme le français, l’anglais qui sont arrivés avec leurs canaux et qui se sont installées. L’arabe est une langue d’ici qui n’a jamais été utilisée pour nous coloniser. Troisièmement, c’est une langue qui a participé massivement au combat contre l’occupation coloniale. Avec des arabisants, lettrés et cultivés en arabe comme El Hadj Omar Foutiou Tall, Samory Touré et bien d’autres. L’arabe, en tant que langue et culture, a participé à la lutte contre l’aliénation culturelle de l’Occident. Sur le plan historique, à ses débuts, l’Administration coloniale fonctionnait en suivant la parité français-arabe. Avec Faidherbe, le courrier venait en arabe et en français, et ce courrier quittait le palais en arabe et en français. L’Administration fonctionnait avec les deux langues. Puis, avec le temps, on a essayé de tuer l’arabe. Mais cela n’a rien enlevé à l’acquis. Les auteurs, les lettrés arabisants, sont toujours là. On a des médecins, des ingénieurs agronomes, etc. Ce n’est pas une langue morte, une langue classique comme le grec ou le latin. C’est une langue vivante qui gère plusieurs pays et qui a son pied au Sénégal. Maintenant, pour parler de démocratie, est-ce que à l’appel il y a un absent ? Oui, il y a un absent. Hier, on a parlé de parité femme-homme, de la protection de l’enfant. Aujourd’hui, il faut parler de l’arabisant qui est un Sénégalais, un Africain qui a droit au savoir et à la pleine participation au développement de son pays. C’est une langue de développement. Et pour développer un pays, il faut mobiliser les gens, et l’arabe peut aider à la mobilisation. Parce que les gens aiment cette langue soit pour des raisons géographiques et historiques, mais aussi pour des raisons pratiques. Dans cet esprit, je dis qu’il faut penser à l’arabisant à côté du francophone dans les postes de responsabilité, depuis la présidence jusqu’à l’arrondissement pour que l’arabisant sénégalais puisse prendre la parole, s’exprimer. On a des pays qui sont bilingues. Le Maroc en est un, fonctionnant avec le français et l’arabe.

 Vous avez dit que l’arabe est une langue de développement…

Je vous ai parlé des ingénieurs en agronomie qui sont ici au Sénégal et gèrent des régions aussi importantes que Thiès. Nous avons aussi des pédiatres qui font aussi bien leur travail comme ceux qui ont été formés en français. C’est dire que c’est une langue qui met des gens à l’aise, une langue dans laquelle certains aiment à apprendre. Je ne dis pas que ceux-ci vont faire mieux ou moins que les autres. Mais en ce moment-là, nous serons en train de marcher sur nos deux pieds. Avec une langue que certains aiment plus et une autre langue que certains préfèrent. Le droit à la différence va exister. Le développement ne se fait que dans une démocratie. Et une démocratie ne se fait que dans le droit à la différence. Tout le discours qu’on fait sur l’illettrisme, c’est en pensant qu’à la lettre latine, mais si on pensait à l’arabe, on verrait que la majorité des Sénégalais savent au moins lire ou réciter en arabe.

Vous plaidez pour la langue arabe parce qu’une partie des Sénégalais le maîtrise. Mais une autre bonne partie parle bien l’anglais.

Non, beaucoup moins que l’arabe. Parce que l’arabe est une langue bien enracinée dans ce pays. Si, par exemple, vous lancez des postes à pouvoir dans n’importe quel domaine pour recruter des arabisants, vous allez refuser du monde. Ce n’est pas le cas pour l’anglais. En plus, l’anglais est une langue étrangère qui est venue avec ses canaux pour s’imposer. Tel n’est pas le cas de l’arabe. Le Mauritanien, le Marocain, l’Egyptien, le Sahraoui sont des Africains comme vous et moi.

Et pourquoi pas une langue nationale en lieu et place de l’arabe ?

Oui, mais quelle langue nationale choisir ? On va continuer de parler le wolof à côté de l’arabe. Mais il faut aussi savoir que ces langues nationales ne sont pas écrites, ne sont pas développées pour pouvoir embrasser tous les domaines. Alors, est-ce qu’il faut réinventer la roue ou est-ce qu’il faut travailler avec les moyens existants ? L’arabisant, depuis la nuit des temps, a travaillé avec les langues nationales. A l’école, on nous traduisait tous les livres dans nos langues maternelles. L’arabe a participé à développer ces langues typiquement sénégalaises. Celui qui enseignait l’arabe le faisait à partir des langues nationales. On ne dit pas assimilez-vous aux arabes, mais on nous a toujours dit soyez vous-même et apprenez une langue qui est la vôtre, qui est africaine.

Times24 : Vous êtes très attaché à l’Afrique et à ses valeurs. Aujourd’hui, on note que ce continent est secoué par des crises violentes. On a suivi avec effroi les attentats d’Al Shebab au Kenya et plus récemment les enlèvements orchestrés par Boko Haram au Nigeria. Quelle lecture faites-vous de ces secousses en interne du continent ?

Sidy Lamine Niasse : Le problème est aujourd’hui mondial. Un problème de dialogue opposé à un autre problème de choc des civilisations. Est-ce qu’il faut parler comme Huntington qui parle de choc des civilisations ou faut-il considérer les autres qui parlent de dialogue des civilisations. Je pense que nous sommes devant ces deux choix et nous nous demandons ce qu’il faut faire. Ce qui s’est passé au Nigeria, au Kenya, en Libye, au Mali et dans d’autres contrées sont la résultante du choc des civilisations. Ce sont des musulmans qui pensent que l’islam est mise à l’écart et que pour eux, il faut tout faire pour avoir leur place dans la société. Ils se battent. Ils croient qu’il y a l’hégémonie d’une civilisation sur une autre. Par exemple, le judéo-christianisme prend la place sur le plan juridique et culturel, sur tous les plans et que l’islam n’a aucune chance de placer son mot. De cette situation, naît un sentiment de frustration qui se manifeste quelquefois en Occident, quelquefois en Afrique ou au Moyen-Orient. On l’a vu aux Etats-Unis en septembre 2011, on l’a vu à Londres. Cette expression de frustration est souvent diabolisée et appelée terrorisme. Souvent, ils parlent de terrorisme des individus, mais ils ne parlent pas de terrorisme d’Etat. Or il y a des Etats aussi qui pratiquent le terrorisme. Le terrorisme n’a jamais été défini en des termes clairs pour qu’on puisse savoir où ça commence et où ça se termine. Tous ces points font que le phénomène ne fait que se déplacer, et parfois rester en veilleuse. Et comme les cellules dormantes, ils se réveillent un bon jour, n’importe où et n’importe quand. C’est ma lecture de ces crises pour montrer que les Al Shebbab, Boko Haram, Al Qaïda ne sont qu’une réaction. Nous sommes aujourd’hui dans un village avec d’importants moyens de communication, de transport, qui devraient rapprocher les civilisations. A travers des idées qui se battent, qui gagnent du terrain et avec la chance donnée à tout le monde. Je le comprends ainsi et ne pas m’arrêter seulement à des actes de condamnation ou dire que ceci n’est pas humain. Je parle plus d’action et de réaction.

 Comment peut-on parvenir à un monde plus paisible avec moins de chocs des civilisations, pour éviter ces réactions du genre ?

 

 

C’est l’idéal que de vouloir la paix, que tout le monde veuille un monde paisible. C’est d’ailleurs ce qui fait la force des philosophies et des religions parce qu’elles ont toujours prôné la paix. Maintenant, il y a paix et paix. Il y a paix qui équivaut à une soumission que certains ne vont pas accepter. Et il y a une paix qui veut aller dans le fond. Après les deux guerres mondiales, les gens se sont réunis pour discuter de certains points. Parmi lesquels la faim, le développement et la démocratie. Tant que ces points ne sont pas traités et résolus, le problème restera entier. Tant qu’il y a deux mondes, un monde extrêmement riche et un monde extrêmement pauvre. Et que cette pauvreté et cette richesse ne suivent pas une logique, mais une domination. C’est-à-dire qu’on a un monde appauvri, un monde qui n’est pas pauvre, mais plutôt appauvri. Et un monde qui n’est pas riche, mais enrichi. Et que sur le plan économique, il y a la détérioration des termes de l’échange. Et sur le plan politique, la domination de certains dans le domaine culturel. A l’époque, Amadou Makhtar. Mbow et pas mal de penseurs même occidentaux qui ont pensé à un ordre nouveau de communication et de l’information. Il y a donc des éléments qui sont là et font que tant que on ne les dépasse pas, il y aura toujours un facteur de tension. Après les deux guerres, et avec la Société des Nations puis les Nations Unies, ce n’était pas de s’arrêter à des rencontres annuelles, à une tribune pour faire la promotion de certains ou des discours à n’en pas finir, mais pour résoudre les problèmes avec la création de la Banque mondiale, du FMI. Avec pour idée à la base, d’instaurer l’équilibre. Mais aujourd’hui, leur mission, c’est quoi ? C’est de rendre certains plus riches et d’autres plus pauvres. Ces institutions se sont détournées de leur mission originelle qui était, qu’après la guerre et pour éviter la guerre, il fallait créer des richesses ailleurs. Aujourd’hui, les jeunes se jettent à la mer pour aller en Europe, parce qu’ils ne voient pas le développement chez eux.

Que peut faire le continent pour se libérer de cette domination ? Pour éviter que sa jeunesse se jette à la mer ?

Je ne pense pas à une solution locale, car nous sommes dans la mondialisation. A l’ère du capitalisme, le combat était face au colon. Quand l’impérialisme est venu, c’étaient de grands ensembles, c’était l’Europe, c’était l’Amérique, c’était l’Union soviétique, c’était la Chine, c’était l’Afrique. Et les panafricanistes en ont tellement bien parlé à l’époque et ont essayé de monter les Etats unis d’Afrique comme les Kwame Nkrumah, Lumumba, etc. Aujourd’hui, c’est la mondialisation qui embarque la télécommunication, la communication, le transport, etc., dont on doit se servir pour parler aux autres et attirer leur attention. Leur dire que la paix, si vous la voulez, elle est pour tout le monde. Ou alors, elle n’existera pas. Je ne pense pas à une solution africaine, mais la solution se trouve au niveau des grands ensembles.

D’où est-ce que peut venir le développement du Sénégal ?

La vision est la clé de développement de bon nombre de pays de ce monde. En dehors de la Corée du Sud, nous avons les Emirats. Même si certains mettraient le pétrole à la base de leur émergence, la richesse de Dubaï est venue de la vision des dirigeants de ce pays. Pour le retard de notre pays, j’accuse d’abord l’aspect culturel. Quand je parlais de l’arabe, c’était en référence à la culture. On a laissé une grande partie de ce pays à l’écart en créant une élite fabriquée, bien entretenue rien que pour une idée et un projet de société. Et cela ressemblait à quelque chose d’automatique, de mécanique. Or la solution, elle n’est pas mécanique, elle est humaine. Le berger, pour conduire son troupeau, a besoin d’un bâton. Alors, gérer des humains, il a besoin d’autant de bâtons que d’humains. Dans le cas du Sénégal, on a pensé à un berger qui est venu avec un bâton pour gérer tout le pays et le pays a basculé et a reculé. Le Maroc connaît le développement aujourd’hui parce que le culturel y a été restauré. L’arabe est venue à côté du français pour faire son travail. Avec les religions, toutes les communautés se côtoient, les juifs, les chrétiens partout. Ce qui prévaut c’est le Marocain et non le religieux, et non les différences religieuses. La restauration de leur identité culturelle a permis au moins un développement.

L’identité culturelle du Sénégal n’est-elle pas mise en valeur ?

Au lieu d’assimiler, on nous assimile à quelque chose. Il y a de l’assimilation culturelle, l’agression culturelle qui est pire que l’agression militaire.

Quelle relation entretenez-vous avec les autorités actuelles du pays ?

Je vis en citoyen ordinaire. J’observe mes devoirs, je réclame mes droits. Je ne suis pas politique, je n’appartiens à aucun parti politique. Pour ce que je fais, il faut être indépendant. Nous sommes une voix des sans voix. S’approcher d’un gouvernement pour quelqu’un qui donne la parole peut être source de confusion. J’ai fait un choix que j’assume. Sur le plan humain, on se rencontre quand il le faut, mais je garde mon indépendance. Cela a toujours été mon credo avec tous les régimes.

Récemment, on a remarqué un rapprochement entre vous et Idrissa Seck…

Il n’y a pas un rapprochement. On l’invite à Walfadjri comme on invite les autres. Ce fut le cas lors de la cérémonie (dédicace de livres, Ndlr). Il y avait le ministre de la Culture et à côté d’Idrissa Seck, il y avait Djibo Leity Ka, il y avait le Pds, il y avait tout le monde. Autant il y avait toutes les confessions, autant il y avait tous les partis politiques.

Comment se porte le groupe Walfadjri ?

Ça va bien mieux par rapport à l’année dernière où il y avait un acharnement sur le plan fiscal et sur d’autres plans. Aujourd’hui, je pense que ça va, on continue la résistance. En dehors de l’ensemble du pays où c’est difficile pour tout le monde, pour toutes les entreprises, pour tous les individus. De façon générale, l’environnement économique est difficile.

Propos recueillis par Kwadjo N. Photo Khalil Seck, TIMES24.INFO 

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